Travail
et investissement
Par Asbjørn Wahl,
Campagne pour l ’Etat de droit
L’histoire
du mouvement syndicaliste est une histoire de
lutte. Chaque pas vers de meilleures conditions
de travail, de vie, un bien-être meilleur, plus
de démocratie et de sécurité sociale n ’a
pu être effectué que par les confrontations et
la lutte. Au cours de son histoire, le mouvement
syndical a appris que le développement social n
’est pas le fruit de bonnes intentions, mais
bien de rapports de forces, de l ’équilibre
établi entre travail et capital, entre forces
du marché et société civile.
Sous
cet angle, nous pouvons apprendre beaucoup de
notre propre histoire. Retournons environ 120
ans en arrière, quand les travailleurs commencèrent
à s ’organiser dans nos régions. C ’est
par le biais des syndicats et de la lutte
politique, que les conditions de travail et les
droits des syndicats furent petit à petit améliorés,
puis officiellement institutionnalisés via le
code de travail, ainsi que par des accords passés
entre les syndicats et les employeurs. Une
modification graduelle de l'équilibre des
forces établi entre travail et capital se
produisit en faveur du travail. Etant donné
l'influence croissante du travail organisé, une
réglementation du marché du travail fut
introduite, puis renforcée.
Toutefois,
la force du travail ne se reflétait pas
uniquement dans le code et la législation du
travail. La canalisation des forces du marché a
certainement joué un rôle plus important. Le
pouvoir du capital a été réduit au bénéfice
d'organes politiquement élus. Les interventions
politiques sur le marché ont limité la
concurrence. Les contrôles du capital ont été
créés et le capital financier a fait l'objet
d'une réglementation stricte. Grâce à
l'expansion du secteur public et de l'Etat
providence une grande partie de l'économie ne dépendait
plus du marché dans son ensemble, mais des décisions
politiques. C'est ce transfert fondamental de
pouvoir au sein de la société qui a permis
l'amélioration des conditions de travail et des
droits des syndicats.
L'Etat
providence, tel que nous le connaissons en
Europe occidentale, est le fruit de cette lutte
sociale. Il fut construit sous l'égide du contrôle
du capital. Les droits des investisseurs furent
réduits. Leurs droits devaient être restreints
au profit de la capacité grandissante des
gouvernements à intervenir sur le marché. Tout
un chacun sait et reconnaît le fait qu'une
liberté totale des forces de marché engendre
la concentration des richesses et des
ressources. La réglementation des
investissements était donc une condition sine
qua non si l'on désirait renforcer la démocratie
et aboutir à une distribution équitable des
richesses. Grâce au contrôle du capital les
gouvernements ont pu mener une politique de développement
national et social sans devoir continuellement
faire face aux stratégies de fuite des capitaux
élaborées par de grandes entreprises quand
celles-ci menaçaient de quitter le pays si l'on
nuisait à leurs intérêts. Les investissements
et les capitaux étaient donc réglementés,
cette réglementation se fit de façon à
restreindre leurs droits, au bénéfice
d'organes démocratiquement élus.
Cette
évolution a atteint son point culminant dans
les années 70. Suite à la profonde crise économique
internationale, les forces du marché ont adopté
une tactique offensive, c'est ainsi qu'a débuté
l'actuelle ère du néolibéralisme. Au cours de
ces 20 dernières années, nous avons assisté
à l'abolition des contrôles du capital et des
taux de change fixes, à la déréglementation
et à la libéralisation des marchés, à la
privatisation des services publics, à
l'utilisation croissante d'appels d'offre
concurrentiels et au recours à la
sous-traitance, à la réduction au minimum
absolu de la main d'œuvre ayant pour résultat
une augmentation de la charge de chaque
travailleur et une flexibilité accrue de
l'emploi. Bref, un immense changement dans l'équilibre
des forces entre travail et capital a eu lieu,
cette fois-ci au bénéfice du capital. Telle
est la cause principale de la déshumanisation
du travail, de l'affaiblissement du syndicat et
de la législation du travail, phénomènes
auxquels nous sommes confrontés tant dans les
pays développés que dans les pays en développement.
Dans
ce nouvel ordre économique mondial, on nous
explique que pour les investissements un régime
se basant sur des règles est nécessaire à l'échelle
internationale. De prime abord, cela semble
attrayant. Cependant, étant donné l'équilibre
actuel des forces, avec les intérêts des
grandes entreprises sur l'offensive, ce genre de
régime vise en fait la création d'une
politique où la réglementation est imposée
aux gouvernements et non aux investisseurs. En
d'autres termes, ce n'est pas une question de réglementation
ou de non-réglementation, il s'agit de savoir
quel genre de réglementation est nécessaire,
dans l'intérêt de qui et sous quel rapport de
forces. C'est pourquoi, à l'opposé de ce qui
s'est passé après la seconde guerre mondiale,
la réglementation internationale des
investissements signifie aujourd'hui
l'introduction de restrictions imposées aux
gouvernements et le renforcement des droits des
investisseurs.
Conséquence
de cette évolution, le nombre de violations des
droits des syndicats et des droits du travail a
augmenté ces 10-15 dernières années à
travers le monde. Une majorité des syndicats
internationaux a réagi face à cette situation
en demandant qu'un minimum de normes régissant
les conditions de travail soient inclues dans
tous les accords internationaux, ainsi qu'au
sein de toutes les institutions internationales,
et qu'elles soient respectées par les
multinationales. Cette politique est illusoire.
Des règles formelles ne peuvent contrebalancer
le poids des forces du marché en augmentation.
Il n'y aura d'autre résultat que la détérioration
des conditions de travail. Les bonnes intentions
ne constituent qu'un bien faible pouvoir face
aux puissantes lois économiques du libéralisme
de marché. Nous devons identifier puis attaquer
les causes de la situation actuelle si nous
voulons améliorer les conditions de travail et
de ce fait la qualité de vie des personnes
actives. Les conditions de travail ne vont pas
se détériorer principalement à cause du
manque de normes officielles, ou l'absence d'une
réglementation du travail et de lois
relativement strictes. Il s'agit avant tout
d'une questions de pouvoir, et on ne peut
changer cette situation uniquement par
l'introduction de normes de travail officielles,
autrement dit, les règles officielles ne
suffisent pas.
J'utilise
souvent l'exemple suivant pour illustrer cette
problématique. Libéraliser et déréglementer
les marchés, en laissant de ce fait les mains
libres aux investisseurs, puis croire que l'on
peut protéger les travailleurs en introduisant
des normes de travail officielles, c'est comme
ouvrir les vannes d'une chute d'eau réglementée,
puis interdire à l'eau de tomber. C'est en
effet un exercice peu productif. Nous ne pouvons
contrecarrer cette évolution qu'en limitant le
pouvoir des grandes multinationales, en récupérant
et renforçant le contrôle du capital
financier, par le biais de la limitation des
droits des investisseurs et la lutte contre les
politiques néolibérales menées par l'OMC, le
FMI et la Banque mondiale, ainsi que par nos
propres gouvernements.
Les
vagues spéculatives de ces dix dernières années
indiquent qu'une nouvelle libéralisation des
marchés des capitaux n'est pas appropriée. Au
contraire, nous avons besoin de plus de réglementation
et de restriction imposées au libre mouvement
du capital. Il faut s'insurger contre les
accords d'investissement, car ils renforcent les
investisseurs aux détriments des gouvernements
et des organes démocratiquement élus. Nous
avons besoin de mesures telles que la taxe Tobin
et différentes formes de contrôle du capital,
plutôt que d'une protection accrue des
investisseurs.
Ces
objectifs ne peuvent être atteints que par une
véritable lutte sociale, une lutte qui rendra
les travailleurs autonomes et qui consolidera
les syndicats, une lutte qui visera le
changement de l'équilibre des forces entre
travail et capital. Ceci signifie, surtout et
avant tout, lutter contre les politiques néolibérales,
lutter contre les investissements à l'OMC,
lutter contre un nouvel Accord multilatéral sur
l'Investissement (AMI) si ils essaient d'en établir
un. C'est la meilleure façon de protéger
les normes de travail.
(Le
réseau “de Seattle à Bruxelles”:
Investissement
et Concurrence
dans
les négociations à l ’OMC
Problèmes
et alternatives,
Bruxelles/Berlin,
Octobre 2002.)
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